MEDELLIN: CE FEU QU’ON NE PEUT ARRÊTER.

Lettre n°91 Pôle Amérique latine

Luis Dominguez – prêtre argentin – traduction de Bertrand Jegouzo

La Conférence des évêques latino-américains de Medellin en 1968 est gravée dans la mémoire du peuple de ce continent. L’audace du document est dans la suite de la rupture, commencée par Vatican II, avec le passé d’une Église ankylosée dans l’oubli des questions terrestres. C’est le meilleur épilogue du Concile, parce qu’il déplace cette énergie de l’Esprit vers le cœur de l’être humain latino- américain pauvre, souffrant, croyant et opprimé.

Joies et espérances dans l’Église

Au début des années soixante, l’apparence extérieure de l’Église catholique en Amérique latine choque avec la réalité dramatique de la pauvreté de ses enfants. Le développement économique des pays a permis qu’une petite minorité s’enrichisse pendant que les majorités souffrent sans voix représentative qui garantisse ses droits humains et ses nécessités les plus basiques. L’Église est vue par beaucoup comme une institution qui légitime l’ordre oppresseur.
La convocation du Concile crée une nouvelle ère pour l’Église et ouvre un débat théologique sur la place des pauvres. Le message de Medellin est dans Gaudium et spes et dans le « Pacte des catacombes » signé, à la fin du Concile, par quarante évêques qui prennent l’engagement d’une vie pauvre au service des pauvres (parmi eux un groupe important de latino- américains). Il est évident que la vision prophétique de Dom Helder Camara est à l’origine de cette Alliance.

Medellin engage une nouvelle période de la vie de l’Église, avec une rénovation spirituelle dont le fruit logique est une authentique sensibilité sociale. « Sur le continent latino- américain, Dieu a projeté une grande lumière qui resplendit sur le visage rajeuni de son Église. C’est l’heure de l’espérance. Nous sommes conscients des problèmes terribles qui nous affectent. Mais plus que jamais, le Seigneur est au milieu de nous en train de construire son Royaume. »

« J’ai vu l’oppression de mon peuple » Ex 3,7

Le document dans son introduction définit clairement son propos et l’esprit qui le guide : « L’Église latino-américaine vit un moment décisif de son processus historique. Elle est retournée vers “l’homme”, consciente que “pour connaître Dieu, il est nécessaire de connaître l’homme” (1,1). Car le Christ est quelqu’un en qui se manifeste le mystère humain. Ainsi l’Église a cherché à comprendre ce moment historique à la lumière de la Parole qu’est le Christ. »

Le document dans sa totalité est centré sur le thème de la pauvreté. Dans cette option, on peut discerner l’influence de plusieurs évêques et prêtres d’Amérique latine qui se rapprochèrent des pauvres, Indiens, paysans et masses opprimées des grandes villes, vivant avec eux, sentant et partageant leurs souffrances et leurs humiliations. Certains d’entre eux en payèrent le même prix que Jésus : la torture, la prison, la persécution et la mort. C’étaient des temps de féroces dictatures qui ne pardonnaient pas « l’audace » de cette nouvelle prédication. Paul VI lui-même, inspiré par le Concile, exhorte les évêques à un engagement social plus grand. « L’Église d’Amérique latine, vues les conditions de pauvreté du continent, ressent l’urgence de traduire cet esprit de pauvreté dans des gestes, des attitudes et des lois qui la changent en un signe plus clair et plus authentique du Seigneur » (14,6). Medellin a des accents prophétiques qui rappellent l’Exode : « Une clameur sourde naît de millions d’hommes, demandant à leurs pasteurs une libération qui ne leur arrive de nulle part » (14,2).

Théologie écrite depuis un « autre lieu »

Medellin a été le laboratoire d’une nouvelle idée de Dieu. Nait une théologie proposée par des théologiens qui parlent de la libération des opprimés et suggèrent une relecture de la Bible depuis la perspective des pauvres et du Dieu qui a libéré son peuple de l’esclavage d’Égypte. La phrase « Heureux les pauvres » se réinterprète, niant la signification traditionnelle qui valorisait la pauvreté. On la perçoit maintenant comme un péché social. Cette « théologie de la libération » examine tout ce qui, de son point de vue, empêche les pauvres d’accéder à une vie plus humaine : politiquement, économiquement et socialement. Les théologiens de la libération interprètent le message de Jean XXIII et du concile Vatican II depuis une perspective latino-américaine. Pour que l’Église fasse siennes les problèmes et les luttes des pauvres et qu’elle sache « parler avec eux » (10,1).

Ainsi, l’éducation devient une « éducation libératrice » qui transforme celui qui est en train de se former en sujet de son propre développement. L’influence du pédagogue laïc Paulo Freire devient visible : « L’éducation est effectivement la clé pour libérer les peuples de toute domination » (4, II, 1). Medellin a eu la singularité de ne pas craindre le mot libération qui va se faire à partir des pauvres et avec les pauvres.

Les évêques de Medellin

L’époque de Medellin a révélé l’identité spécifique de l’Église latino-américaine. Naît alors la conscience chrétienne de mission la plus importante de sa brève histoire. Quelques évêques arrivent à concrétiser, dans des textes engagés et révolutionnaires, ce que dans leurs vies prophétiques ils vivent déjà avec intensité. Ce sont des hommes d’une profonde vision, humbles et audacieux, dédiés pleinement à l’Évangile, témoins face aux cruautés des puissants de leurs pays, durement persécutés. Certains souffrirent le martyre. Beaucoup d’entre eux payèrent cet engagement de l’incompréhension de leurs propres frères évêques.

Cela vaut la peine de se souvenir d’eux : Gerardo Valencia, initiateur de la résistance afro-colombienne, mort dans un accident douteux en 1972. Enrique Angelelli, assassiné en Argentine par la dictature militaire de 1976, lui qui affirmait : « Je ne peux pas prêcher la résignation. » Leonidas Proaño d’Équateur, montrant le visage de l’indien : « Je suis ici, j’existe ici, je suis vivant, je suis un homme […] je suis. » Ramón Bogarin, voix des jeunes ouvriers paraguayens. José Dammert du Pérou, bon pasteur d’une Église au poncho. Samuel Ruiz, voix paysanne et indienne du Mexique qui rappelait « qu’on nous jugera à la fin des temps selon la manière dont nous traitons le pauvre et lui avons permis de manger ». Le mexicain Mendez Arceo qui disait « je suis venu me réjouir avec vous parce que vous travaillez pour la libération ». Au Brésil, Dom Cándido Padim et le cher Helder Camara qui interpelait : « Pendant que les deux tiers du monde sont sous-développés, comment pouvons-nous dilapider de grandes quantités d’argent dans la construction de temples de pierre, oubliant le Christ vivant, présent dans la personne des pauvres ? » À ces « Saints Pères de l’Amérique latine » comme les appelait le célèbre théologien José Comblin, nous devons la dénonciation prophétique, l’option radicale en faveur des pauvres, l’annonce de la libération des masses opprimées, des noirs et des indiens. Ils ont également inauguré un nouveau style d’être « père ». Ils ont abandonné tout ce qui suggérait une condition de « princes » : palais épiscopal, honneurs, titres, vêtements luxueux et extravagants. Ils ont lancé à toute l’Église le défi le plus insolent de leur époque.

Lettre n°91 Pôle Amérique latine

Luis Dominguez – prêtre argentin – traduction de Bertrand Jegouzo

Mots-clefs :, , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Aucun commentaire.

Laisser un commentaire

akwateam |
OUED KORICHE |
lalogeuse |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | CFTC Schindler ascenseurs
| LES POMPIERS DE VERZENAY
| ROLLER A CHAUMONT