LE PÈRE PIERRE DUBOIS, GRAND RÉSISTANT A PINOCHET, EST DÉCÉDÉ A LA VICTORIA

Article de Jac FORTON

Revue ESPACES LATINOS n°273

www.espaces-latinos.org

 

La  Victoria 

Pierre Dubois naît en 1931 à Plombières, près de Dijon. Il arrive au Chili en 1963 en tant que conseiller du Mouvement ouvrier de l’Action catholique et de la JOC (jeunesse ouvrière catholique). En 1983 il est nommé curé de la paroisse Notre Dame dans la  poblacion  La Victoria, un quartier renommé pour son militantisme et son opposition farouche à la dictature. Cette année-là, les manifestations anti-Pinochet, entre autres les marches contre la faim, attirent une répression sauvage. Dès que les véhicules de police s’approchent du quartier, les habitants montent des barricades et les reçoivent à coup de pierres, de tuiles, de tôles et cocktails Molotov. Le père Dubois s’efforce inlassablement de convaincre les policiers de ne pas entrer dans le quartier et les habitants de ne pas jeter de pierres.

Ce 24 mars 1984, jour de protesta, la nuit est toute feux et flammes. Un convoi de véhicules policiers blindés pénètre lentement dans la rue principale. La mobilisation est immédiate : les habitants dressent des barricades et s’apprêtent à affronter la police blindée avec des pierres… Craignant un massacre, Dubois s’élance dans la rue entre les policiers et les pobladores. Une photo immortalise ce moment étonnant où le père Dubois avance lentement vers les policiers, les mains vides, les bras en croix, en criant « Arrêtez ! Arrêtez ! » Et les véhicules se sont arrêtés. Et sont repartis… Il n’y a pas eu de mort cette nuit-là…

L’année suivante, énième attaque de la police sur la poblacion : les policiers tirent au hasard sur les maisons pour terroriser les gens. Le père français André Jarlan, ami et collègue de Dubois à La Victoria, assis à son bureau en train de lire la Bible, est touché à la tête et meurt sur le coup.

LE PÈRE PIERRE DUBOIS, GRAND RÉSISTANT A PINOCHET, EST DÉCÉDÉ A LA VICTORIA dans D- SOCIETE telechargement telechargement-2 Alberto Cardemil Sebastian Piñera dans D- SOCIETE

Expulsé du Chili 

En septembre 1986, suite à l’échec de la tentative d’exécution de Pinochet par le Front Patriotique Manuel Rodriguez, la répression est féroce. Plusieurs opposants civils sont assassinés par les services secrets en quelques heures. Le père Dubois est violemment arrêté, battu et expulsé du Chili, en même temps que deux autres prêtres français, Jacques Lancelot et Daniel Caruette. Le vice-ministre de l’intérieur de Pinochet, Alberto Cardemil, qui a signé le décret d’expulsion, est aujourd’hui le chef du groupe parlementaire du parti du président Sebastian Piñera… Dubois ne peut revenir au Chili qu’en 1990, à la fin de la dictature, mais le cardinal Fresno lui interdit de retourner à La Victoria. Après les années courageuses du Vicariat de la Solidarité et de la Pastorale ouvrière durant la dictature, la hiérarchie catholique revenait à ses valeurs plus traditionnelles et conservatrices.

Nationalité d’honneur 

En 1996, un groupe de personnalités proposent de lui octroyer la nationalité chilienne d’honneur. Lorsque le sénat vote en 2000, les sénateurs de droite, dont plusieurs furent hauts fonctionnaires de Pinochet, font échouer la procédure car pour eux « Dubois est un personnage conflictuel… ». La proposition est reprise l’année suivante, avec succès cette fois. Pierre Dubois ne peut retourner à La Victoria qu’en 2009 dans une maison construite par les pobladores. Il reprend immédiatement son travail auprès des plus marginalisés et des jeunes affectés par la drogue. Il répond ainsi à un journaliste de La Nacion : « Les gens ici ont les mêmes problèmes que ceux du temps de la dictature. Si avant, le danger était des balles, aujourd’hui, l’indifférence, le discours de la délinquance, la stigmatisation sociale les rejettent vers un ghetto… Le manque de travail est une des principales causes de la pauvreté qui a pour conséquence que les gens ont soif d’argent. Cela les mène à l’individualisme, à la drogue et à la délinquance. Un patron qui ne paie pas de salaire juste est aussi violent qu’un coup d’Etat militaire. Nous sommes en dictature économique »… Sur un mur proche de chez lui, on peut lire : « Notre lutte est de changer la réalité, pas de nous habituer à elle ! »

Dubois se donne à fond malgré la maladie de Parkinson qui l’affecte depuis quelques années. Le 10 octobre dernier, il meurt dans sa maison de La Victoria. Le cortège funéraire qui l’emmène vers la cathédrale au centre de Santiago est suivi par des milliers de personnes. Il suit exactement la même route que son ami André Jarlan 28 ans plus tôt : de la rue El Esfuerzo où il habitait au commissariat de police où il avait été arrêté et battu, jusqu’au centre-ville et dans la cathédrale.

 telechargement-1 André Jarlan

Hommages tous azimuts 

Mme Claudina Nuñez, maire du parti communiste de la commune de Pedro Aguirre Cerda où se situe La Victoria dit de lui : « C’est un Français qui s’est fait Chilien dans les mots du Christ en défense de la vie et de la dignité humaine ; un homme qui nous a appris que les travailleurs doivent s’unir… Il était mon voisin, et ma mémoire collective… C’est une perte pour ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, pour l’éthique et la morale qu’il représente dans le milieu ouvrier et populaire »… M. Marc Giacomini, ambassadeur de France au Chili : « Le père Pierre Dubois restera vivant dans nos mémoires parce qu’il a lutté pour la liberté et contre l’oppression, pour la dignité et contre la dictature. Parce qu’il était toujours du côté des gens humbles et des pauvres, risquant souvent sa propre vie »… L’archevêque de Santiago, Mgr Ricardo Ezziati rappelle que « le père Dubois est un témoin de l’option préférentielle de l’Eglise pour les pauvres… Nous lui sommes immensément reconnaissants »… Pour le théologien José Aldunate, autre religieux connu pour sa défense des droits humains durant la dictature, « il faut se rappeler que l’église a été bien courageuse à cette époque ; aujourd’hui elle a perdu de sa crédibilité. Dubois rejetait l’éloignement de l’église des plus pauvres. Sa décence et sa mort sont une critique claire et devraient être un exemple pour tant de gens qui se disent catholiques ».

En effet, dès la fin de la dictature, l’église chilienne a été « reprise en main » par son courant plus conservateur. Le Vicariat de la Solidarité a été fermé en 1992 et les valeurs « traditionnelles » revendiquées. Par exemple, les pressions de l’église ont fait que le divorce n’a été autorisé au Chili que depuis quelques années alors que plus de la moitié des législateurs sont séparés ! Que l’avortement n’est toujours pas autorisé même en cas de danger de mort de la mère. Cependant, quelques évêques montrent aujourd’hui un intérêt certain pour les plus défavorisés, tel que Mgr Ezzati, cité plus haut.

André Jarlan et Pierre Dubois font partie de la même église des pauvres que celle de l’évêque salvadorien Oscar Romero, assassiné pour exiger des autorités justice pour les exploités de son pays. Les murs de la Victoria ne disent pas autre chose : « Andres y Pierre, con curas como ustedes el mundo seria mejor » (André et Pierre, avec des curés comme vous, le monde serait meilleur.) Comme le criait un poblador de la Victoria : « Amigo Pierre, que te vaya bien donde estai y … gracias ! » (Ami Pierre, bon voyage où que tu sois et… merci).

 

Jac FORTON

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