JOURNAL D’UN PRÊTRE EN BOLIVIE (36)

Cochabamba lunes 13 décembre 2010 

Chers amis, chers parents, 

Enfin elle est arrivée, nous l´attendions depuis début novembre !!! Il a plu toute cette nuit et neigé sur le Tunari. Je comprends mieux ce matin ce que veut dire l´attente et  l´espérance de la pluie pour rafraichir l´atmosphère et pouvoir respirer normalement pour tout ceux et celles qui vivent spécialement sur nos quartiers périphériques du sud de la ville sans eau potable et constamment dans la poussière de roches que soulèvent les vents à cette période de l´année. 

Cela ne vous aura pas échappé, nous sommes dans les dix derniers jours qui nous séparent des fêtes de
la Nativité du Christ. Je ne parle pas intentionnellement des fêtes de Noël car ici comme ailleurs la fièvre du consumérisme ou des cadeaux échangés à cette occasion tend à occuper tout l´espace des relations médiatiques et publicitaires. Et lorsque l´on ne peut pas éviter la tentation de suivre le mouvement, ceux qui ont quelques moyens et argent à dépenser pour leurs œuvres de bienfaisance se chargent de mobiliser leurs sympathisants pour « inviter les pauvres » à recevoir quelque cadeau comme fruit de leur générosité intéressée. Sur les quartiers où nous travaillons, c´est ainsi que quelques dirigeants, organisations ou associations humanitaires ou religieuses se font à cette période un peu de publicité. 

Cette année, pour notre part, nous n´aurons pas à distribuer semble-t-il les paniers de provision de Noel que les années précédentes nous faisait parvenir l´entreprise ELFEC d´électricité par l´intermédiaire de la commission de bienfaisance de l´archevêché ; l´entreprise a été nationalisée et pratique certainement depuis une autre politique sociale à l´égard des plus nécessiteux, ce que nous n´avons pas encore pu vérifier sur nos quartiers. 

Nous préparons donc les fêtes de la Nativité dans un esprit peut être un peu différent des années passées en concentrant nos efforts sur ces quelques lieux où les équipes de jeunes étudiants et volontaires de l´action sociale et éducative se mobilisent pour offrir aux enfants et à leurs familles de partager la joie d´une petite fête locale de fin d´année autour de chants, jeux, goûter et échanges de petits cadeaux, fruits de l´ingéniosité des responsables. Quant aux célébrations elles se réaliseront sur trois jours dans les différents lieux où d´ordinaire nous allons célébrer pour les familles et habitants qui seront là durant ces jours. 

Nous sommes en période de vacances d´été et bons nombre d´enfants et de jeunes rejoignent à cette occasion avec leurs parents « el campo », leur province d´origine, pour aider les leurs au travail des champs et gagner ainsi un peu d´argent. Contrairement à ce que certains pourraient penser, la communauté des familles catholiques de ce secteur paroissial se réduit à très peu de pratiquants les dimanches ou jours de fêtes. Nous vivons la réalité d´un habitat dispersé de familles venues de différentes régions de Bolivie qui n´en sont qu´ au tout début d´un processus d´intégration à la vie urbaine. La plupart d´entre eux conservent des traditions rurales et cherchent plutôt à s´éloigner de leur nouveau lieu de vie chaque fois que l´occasion se présente pour aller fêter en d´autres lieux les évènements importants de leur vie familiale. D´autre part, nous n´avons pas de structures paroissiales et de locaux qui nous permettent aujourd´hui de rassembler la communauté dispersée. Seules les paroisses financées par des congrégations religieuses peuvent se permettre ce genre d´investissement couteux sur des quartiers comme les nôtres à la périphérie sud de la ville qui s´étend chaque année davantage. 

A titre d´exemple je joins à ce courrier une photo de la maison que se sont construits nos sœurs coréennes en un an sur une commune du nord est de la ville Tiquipaya et sur un terrain donné par la congrégation des rédemptoristes. 4 d´entre elles viennent travailler sur notre secteur bénévolement durant la semaine et il leur faut à chaque fois faire 40 kms aller et retour dans la journée. Si elles n´ont pas choisi de faire construire sur notre territoire, c´est qu´elles savent bien que le choix d´une certaine pauvreté matérielle ne peut aller sans un engagement à vivre la précarité au quotidien aux côtés des familles vivant à la marge de cette ville en pleine expansion. Pour ceux et celles qui ont grandi avec toutes les commodités matérielles (eau, électricité, toilettes, logement décent, tout à l´égout, ramassage des ordures, transports et services publics de proximité), comment se transporter sur ces lieux de vie précaire où l´on va encore laver son linge au ruisseau du vallon quant encore il n´est pas à sec ! 

Ces dernières semaines, suite à l´épidémie de choléra en Haiti, les autorités sanitaires départementales ont averti sur la possibilité d´une extension de cette épidémie à certains quartiers pauvres ici quand on sait après enquête que plus de la moitié des entreprises qui acheminent par camions l´eau sur ces quartiers ne remplissent pas les conditions sanitaires de distribution ou de stockage de l´eau ! Les conséquences concrètes sont par exemple pour nous l´enregistrement ce mois-ci d´un décès d´enfant de moins de deux ans dans une famille qui bénéficie pourtant d´un parrainage et qui est suivi par la commission sociale. La mort de cet enfant de diarrhée et de vomissements aurait pu facilement évitée si les précautions sanitaires étaient assurées sur le quartier où vit cette famille de sept enfants dont c´est le troisième qui meurt ! Et je ne vous dis pas les conditions dans lesquelles cet enfant est mort et a été enterré au milieu de la fratrie. J´ai pu m´en faire une petite idée pour avoir été appelé en urgence par les responsables de l´action sociale et pour être ensuite revenu avec un médecin du secteur constater le décès. 

Dans ces circonstances, que veut dire pour nous se réjouir avec la communauté des familles catholiques de notre secteur de la naissance du Dieu fait homme en Jésus Christ en notre monde il y a deux mille ans ? Le scandale perdure sur notre planète des conséquences de tant d´injustices et de violences faites aux plus petits, victimes d´un ordre social, politique et économique qui continue à faire la part belle aux possédants et aux puissants. Le Dieu que nous nous préparons à fêter en ces jours de la Nativité du Christ est Celui de l´annonce à Marie, et nous savons bien quant à nous où le rencontrer sur le chemin de l´étable de Bethléem où l´attendent pour le fêter quelques bergers du secteur !!! 

Les relations Eglise Catholique-Etat ont été quelque peu difficiles ces dernières semaines dans le diocèse de Cochabamba. Tout a commencé avec le communiqué final de la conférence des évêques de Bolivie, pas très adroit à mon avis à critiquer négativement certains aspects de la politique actuelle du gouvernement. Dans les jours qui ont suivi, Mons. Tito Solari partage à la presse sa préoccupation pastorale de la situation de quelques enfants du Chapare utilisés par les narcotrafiquants pour vendre de la cocaïne. Las, même si les faits sont réels, ce n´était sans doute pas la bonne  façon d´alerter et de faire réfléchir l´opinion publique. La réaction des autorités et des représentants des syndicats de paysans et de « cocaleros » du Chapare, fief d´Evo Morales, ne s´est pas fait attendre. Dans les heures et les jours qui ont suivi, mons. Tito Solari fut sommé de s´expliquer et de donner des preuves de ses accusations lancées à la presse et fût menacé d´expulsion du territoire. Le gouvernement en profita pour régler quelques comptes avec les représentants officiels de l´Eglise Catholique et Evo Morales put présenter Mons. Tito comme un agent de l´impérialisme américain. Heureusement grâce aux nombreuses formes de médiations existantes au sein de la société civile comme au sein des sphères de pouvoir de l´Eglise et du gouvernement, une fois les premiers jours de fièvre passés, Mons. Tito Solari put rencontrer les principaux dirigeants impliqués dans l´affaire, et chacun de s´accorder sur la nécessité d´engager une politique de défense et d´éducation des plus vulnérables dans notre société ! 

Ces difficultés de relations Eglise-Etat ne sont pas sans conséquences pour nous, représentants officiels de notre Eglise. Dans les jours qui ont suivi, j´ai été pris à parti par un « loteador » qui tente  d´imposer sa loi de dirigeant mafieux sur un des quartiers où nous travaillons. Il voulait tout simplement me déclarer « persona non grata » sur son quartier, suite à quelques accusations d´habitants qui lui ont dit que je milite pour que leur quartier avec d´autres du secteur soit de nouveau enregistré comme par le passé dans les limites de la province rurale limitrophe. Et j´aurais même soi-disant été signé des documents dans ce sens à la municipalité de Cochabamba !!! J´aimerais bien savoir qui sont ceux qui racontent sur notre dos de telles histoires et quelles sont leurs motivations à faire courir de telles sornettes !!! Ce même dirigeant est capable de payer des jeunes délinquants pour des agressions physiques à des personnes qui s´opposent à ses ambitions immobilières, il vient récemment de sortir de prison et aux dires de quelques uns il devrait y retourner sans tarder pour avoir ces dernières semaines organiser une mobilisation et des barrages routiers sur le secteur. 

Je conclurai le courrier de ce mois par quelques informations pastorales un peu plus réjouissantes qui illustrent concrètement ce qu´est notre travail sur ce secteur. 

·        Une session de catéchèse pour adultes vient de s´achever sur la paroisse qui aura permis à une petite dizaine d´entre eux en quelques mois de se préparer à célébrer les étapes principales de leur vie baptismale. J´aimerais bien pouvoir poursuivre avec certains l´an prochain sous la forme d´une réunion de réflexion et de partage mensuel à partir de leur vie quotidienne. 

·        Une session diocésaine de pastorale a réuni en novembre des représentants laïcs, religieuses et prêtres de diverses paroisses qui portent ensemble le souci d´une nouvelle forme d´évangélisation pour notre Eglise dans la ligne du document d´Aparecida. La perspective de travail est celle de petites communautés ecclésiales locales qui puissent être signes pour les habitants du secteur où elles sont implantées. Nous allons cette semaine reprendre cette réflexion avec les membres du conseil pastoral paroissial. 

·        Nous avons eu également fin novembre comme chaque année notre assemblée paroissiale d´évaluation du travail des différentes commissions. A l´occasion nous nous sommes réunis dans les locaux du collège qui m´hébergent au nord de la ville, faute de possibilité de locaux sur notre secteur paroissial. Grâce à ce travail d´évaluation annuelle, nous pouvons plus facilement identifier les forces et faiblesses de notre action pastorale et évoquer ainsi les défis qui se présentent à nous dans la construction de la communauté paroissiale dont nous avons la charge. 

·        Dimanche prochain, je célèbrerai le baptême de 11 enfants et adolescents au cours de la messe comme fruit du travail de catéchèse dans des conditions difficiles de nos deux seuls catéchistes du moment. Nous manquons cruellement à ce sujet d´adultes et de jeunes ainés capables de préparer des adolescents ou des adultes à ces étapes de leur vie chrétienne. A ce sujet plusieurs réunions de parents ces dernières semaines me permettent de prendre la mesure de ce défi à rejoindre des familles qui sont loin et n´ont jamais été approchés par des représentants de notre Eglise pour un travail de catéchèse authentique en rapport étroit avec leur vie quotidienne. 

·        Je terminerai ce courrier un peu plus long que de coutume par la référence à quelques célébrations en semaine dont certaines plus agréables que d´autres lorsqu´il s´agit par exemple de mariages comme les samedis de ce mois de décembre ou malheureusement d´accidents ou de conséquences mortelles d´agressions physiques. 

·        Enfin vous le verrez sur les photos, les premiers travaux de fondation de la construction de la chapelle d´Uspha  Uspha s´achèvent, nous avons une réunion de travail à ce sujet dans les prochains jours. 

Il est temps d´en terminer en vous souhaitant bien sûr à chacune et chacun une joyeuse dernière ligne droite dans la préparation des fêtes de la Nativité du Christ. 

Bonne fêtes de fin d´année en famille ou entre amis et sur vos secteurs paroissiaux respectifs pour ceux et celles qui se retrouveront à l´occasion des célébrations de la foi qui marquent notre temps liturgique. 

A bientôt de vos nouvelles, je les reçois toujours avec plaisir, elles me permettent de garder le contact et de continuer à nourrir ces liens d´amitié et d´affection qui nous ont construit jusque là. 

« A tout de suite » comme dit souvent l´un d´entre vous pour conclure 

Un fuerte fraterno abrazo 

Jacques Delort 

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