JOURNAL D’UN PRÊTRE EN BOLIVIE (7)

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Cochabamba, jeudi 30 aoüt 2007

Chers amis,
Avec ce courrier de la fin août s´annoncent pour beaucoup d´entre vous la reprise du travail et une nouvelle année scolaire ou étudiante pour les plus jeunes. A ceux qui ont pu prendre quelques vacances, je souhaite une reprise courageuse et responsable, à tous les autres, malades, retraités ou tenus de travailler tout l´été, je souhaite qu´ils puissent à la faveur de ce mois de septembre renouer les contacts amicaux qui ont pu leur manquer ces deux derniers mois. 

Ici, dans l´hémisphère sud, c´est le printemps qui s´annonce, le fond de l´air est beaucoup plus agréable la nuit à Cochabamba, et dans la journée les températures sont bonnes même si le vent parfois en bourrasque, la poussière de roche et une relative sécheresse sont certains jours désagréables. 

Nous serions cependant malvenus de nous plaindre quand nous songeons à ce qu´ont eu à endurer ces dernières semaines nos voisins péruviens avec le tremblement de terre. Le temps là bas y est frais et les températures plutôt basses, me confiait récemment une correspondante péruvienne. Les nouvelles qui nous parviennent au jour le jour font état de difficultés à acheminer les secours à ceux qui vivaient dans bien des cas déjà pauvrement; j´entendais ce matin un bulletin radio de Médecins Sans Frontières demandant l´acheminement de 40000 tentes, ce qui laisse supposer des conditions de vie difficiles pour les populations sinistrées et non secourues à ce jour. 

 

A un autre niveau,
la Bolivie vit politiquement des mois difficiles ; elle est le théâtre et l´enjeu de fortes querelles de pouvoir, et les prétendants à l´exercice de ce pouvoir ne se font aucun cadeau ! Grèves de la faim, manifestations diverses, récemment une journée morte et un appel à paralyser l´activité du pays, appel à la démission de tel ou tel ministre pour les uns, appel à la mobilisation générale des mouvements sociaux pour les autres…..autant d´épiphénomènes et de manifestations convulsives qui traduisent bien dans les faits l´état de crise permanente que vit le pays. 

Il est difficile dans un tel contexte cacophonique d´avoir un regard lucide et un jugement objectif et de travailler à résoudre les véritables problèmes, urgences et nécessités de la société bolivienne. 

La tentation est forte dans ce climat d´accusations malveillantes, de surenchère verbale et de violences parfois, d´accuser ses soi-disant adversaires de tous les maux et en contre partie pour les plus rusés de tirer le meilleur parti de cette situation pour s´enrichir ou défendre leurs intérêts personnels, familiaux ou partisans. 

Les boliviens devront rapidement pouvoir retrouver le sens de leurs responsabilités citoyennes s´ils veulent se sortir de cette crise sans trop de dégâts dans les prochains mois ! On espère dans un tel contexte que les appels à la pacification des esprits et à  raison gardée  l´emporteront. 

Il manque dans ce pays des experts en politique économique et sociale qui puissent rappeler chacun au sens de ses responsabilités; il manque des boliviens d´autorité morale reconnue qui puissent publiquement parler et inviter à la réflexion sans esprit partisan et avec le souci des plus pauvres et d´un ordre social plus juste. 

Pour l´heure, chacun pense plutôt à son niveau à défendre les intérêts de son parti, de sa classe sociale, de sa corporation, de sa famille, de son église…… 

De mon point de vue, l´heure serait dans de nombreux « cercles » à la réflexion personnelle et à la remise en question de ses propres choix et engagements au service d´un projet de société plus juste, solidaire et responsable. 

Il n´y aura de réconciliation possible entre les frères ennemis que le jour où ceux-là même qui se querellent dans l´espace publique et médiatique se détermineront ensemble à unir leurs efforts au service concret des laissés pour compte d´un développement encore très inégalitaire et sans avenir pour beaucoup, dans les domaines de la santé, de l´éducation, de l´accès à un travail justement rémunéré ou à la culture. 

 

Quelques nouvelles maintenant de Cochabamba à travers ce qu´il m´a été donné de vivre ces dernières semaines à mon petit niveau de responsabilité pastorale. 

Après bientôt deux ans passés dans le pays, je note une certaine difficulté à vivre les différences culturelles et d´éducation qui marquent l ´histoire respective de nos deux pays,
la Bolivie et

la France. J´ai parfois de la peine à comprendre certains amis boliviens dans leurs réactions, leurs appréciations des évènements et  leurs engagements; je pense qu´ils doivent vivre à mon égard les mêmes difficultés. 

Ce choc des cultures et des mentalités est certains jours éprouvant, il résonne comme un appel constant à la réflexion approfondie, à la prière et au dépassement de soi dans un souci de dialogue fraternel et de réconciliation permanente. 

« Ici, les années comptent double » confiait récemment avec humour l´archevêque de Cochabamba à quelques membres de ma famille venus me visiter,  qui s´étonnaient qu´il ait pu me croire plus vieux que ma sœur, mon ainée de plus de six ans ! 

Parfois je m´interroge à la lumière de phrases d´évangile comme celle là : « Que sert à l´homme de gagner l´univers, s´il vient à perdre son âme ! » ou en d´autres mots, dans une traduction actualisée à mon niveau, quel intérêt pour un prêtre à s´être ainsi rendu disponible pour une mission « Fidei Donum » si c´est pour vieillir deux fois plus vite au pays d´accueil !!!. Me revient alors en mémoire ce que l´apôtre Paul partage aux Corinthiens dans sa deuxième lettre au chapitre 4 de sa propre expérience spirituelle à un certain moment de sa vie : « ce n’est pas nous-mêmes, mais Jésus Christ Seigneur que nous proclamons. Quant à nous-mêmes, nous nous proclamons vos serviteurs à cause de Jésus. 6 Car le Dieu qui a dit: que la lumière brille au milieu des ténèbres, c’est lui-même qui a brillé dans nos cœurs pour faire resplendir la connaissance de sa gloire qui rayonne sur le visage du Christ. 7 Mais ce trésor, nous le portons dans des vases d’argile, pour que cette incomparable puissance soit de Dieu et non de nous. »

Cette éternelle jeunesse, à laquelle nous aspirons légitimement et avec force, est pour nous les croyants  en Christ; dans ce cas, accepter avec Lui l´expérience filiale de la mort à nous-mêmes, c´est le chemin de foi qui nous est proposé : un chemin étroit, ardu parfois comme en montagne, mais un chemin qui nous conduit immanquablement à contempler les merveilles de
la Création et à accueillir les fruits de l´action de l´Esprit de Dieu dans la vie des hommes avec les yeux mêmes de son Créateur et Rédempteur. 

 

Quelques exemples au final pour illustrer ces réflexions d´ordre spirituelle et éviter à certains de penser qu´elles n´auraient aucun lien avec ma vie au quotidien ! 

Il m´est arrivé plusieurs fois ces derniers temps de vivre dans la douleur des rendez vous manqués : 

avec les jeunes de la confirmation par exemple qui m´avaient demandé de les accompagner à une marche de nuit le 16 août et qui ne sont pas venus au rendez-vous, 

avec les adultes qui ne viennent pas aux célébrations dominicales programmées sur le secteur et n´arrivent pas à se retrouver entre eux pour confesser et partager leur foi, 

avec les catéchistes bénévoles qui n´arrivent pas à se retrouver pour démarrer une nouvelle année…. 

Dans d´autres domaines, j´ai fait récemment la triste expérience de nombreuses promesses non tenues : 

celle de cette présidente d´une association européenne qui après voir fait miroiter aux habitants d´un des quartiers le projet de construction d´un beau centre communautaire s´est désengagée sans pouvoir justifier son choix et s´en excuser auprès des habitants; 

celle de ce président bolivien de comité promoteur de nouveaux projets sur la zone ou  je travaille qui s´était engagé à nous assurer sa collaboration auprès des responsables de quartiers en réponse à une offre de l´université et qui n´a jamais pu honorer son engagement, 

celles de ses financeurs étrangers qui après plus de six mois d´intenses négociations et malgré toutes les promesses faites n´ont toujours pas à ce jour versé à leurs partenaires boliviens les arriérés d´indemnités et les fonds nécessaires à la poursuite des projets en cours. 

celles de ses responsables d´églises qui peuvent vivre en laissant sans le sou malgré leurs promesses, des bénévoles de l´action sociale et pastorale à l´égard desquels ils savent pourtant être exigeants !!! 

 

Il est bien évidemment d´autres exemples qui me font dire que j´ai été bien inspiré d´accepter cette mission pastorale en Bolivie et qui m´amène aujourd´hui à mettre en valeur quelques unes de ces richesses du trésor culturel bolivien : 

l´amitié et la collaboration dans le travail pastoral d´un certain nombre de responsables bénévoles. 

L´engagement humble et persévérant de quelques uns au service des plus démunis. 

L´accueil et la célébration de ce profond témoignage de foi vécu par certains  en quelques occasions. 

Les gestes de solidarité fraternelle entre voisins parfois, ce sens de l´accueil, du partage, de l´écoute, du dialogue, de la miséricorde, cette chaleur humaine qui se manifeste dans les relations. 

Ce sens de la fête et ce goût de l´expression artistique musicale, folklorique et religieuse. 

Cette capacité de mobilisation pacifique pour défendre l´expression de ses droits ou de ses idées. 

Ce goût de la vie en général si bien manifesté par la présence et le sourire des enfants pauvres des quartiers où je travaille. 

 

 
 Il y aurait sans doute encore bien d´autres choses à partager…. Ce sera dans la prochaine lettre car l´heure est venue de conclure pour cette fois. 

Merci à ceux qui savent prendre le temps de m´envoyer des nouvelles ou des photos à l´occasion, c´est bon pour le moral et ça entretient l´amitié ! 

 

A la prochaine, amicalement à chacun 

P. Jacques Delort 

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