JOURNAL D’UN PRÊTRE EN BOLIVIE (3)

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Cochabamba,  lundi 9 avril 2007

 

(…) Je peine à voir, depuis quelques temps dans la vie des personnes avec lesquelles je travaille et que je côtoie, les signes concrets de cette transformation intérieure que cherche à opérer l´Esprit de Dieu par la joyeuse annonce de la Bonne Nouvelle du Salut offert en Jésus Christ. Je suis de fait ces temps ci davantage marqué par les résistances des personnes à opérer un tel changement dans leur vie personnelle et collective, ecclésiale et citoyenne. J´ai en même temps de la peine à accepter les obstacles rencontrés, les blocages ou les embûches semées sur les chemins de la vie en société par ceux dont la seule valeur de référence demeure la satisfaction de leurs besoins égoïstes, corporatistes et matérialistes et qui par ailleurs se révèlent totalement incapables de se rendre solidaire de leurs frères et soeurs vivant à leurs portes de réelles conditions de pauvreté.

Dans cette société bolivienne divisée, profondément inégalitaire et irrespectueuse des droits élémentaires des personnes, je m´interroge également sur la place, le rôle et l´influence réelle et positive de ceux qui, à divers niveaux de responsabilités ecclésiales et citoyenne, font référence à la foi chrétienne catholique ou reçue d´autres églises ou proclament haut et fort leur appartenance au peuple chrétien. Il faut dire que depuis mon retour de vacances en France, nombreux ont été les problèmes et les difficultés rencontrés dans la vie des boliviens que je côtoie et dans le travail pastoral qui m´est confié.

A titre d´exemple, vous savez sans doute que depuis le 1 avril, la Communauté Européenne exige des boliviens qui veulent aller tenter leur chance en Espagne ou en Italie notamment l´obtention préalable d´un visa et d´un contrat de travail. Cette mesure est censée défendre les intérêts des migrants dont beaucoup, comme clandestins, courent toujours le risque de l´exploitation et d´une injuste discrimination dans le pays d´accueil. Mais pour les boliviens, cette nouvelle loi est discriminatoire, elle ne contemple que l´intérêt des pays demandeurs de main d´oeuvre qualifiée, et tend d´autre part à priver la Bolivie elle-même de la participation à son développement de ceux qui ont quelques qualifications. Ces derniers mois, plusieurs centaines de milliers de boliviens ont quitté le pays, et parmi eux, beaucoup de mères de familles laissant parents, maris et enfants au pays, des jeunes qualifiés avec une bonne formation professionnelle ou de bons diplômes universitaires. Il faut dire que les salaires ici sont tellement bas dans certains cas !!! Les conséquences sont sévères et parfois dramatiques pour le peuple bolivien: des personnes se désespèrent de pourvoir un jour vivre, eux ou leurs enfants, dignement… des familles se divisent et se déchirent, et dans ce cas là, les enfants sont toujours les premières victimes. En amont, le problème demeure entre autre celui de l´exploitation de l´homme par l´homme.

A titre d´exemple, nous avons reçu samedi dernier à la maison pour quelques heures de ménage, deux femmes, la mère et la fille de 25 ans, qui ont de gros problèmes financiers et familiaux. La mère fait du ménage à l´archevêché et doit toucher environ 500 à 600 boliviens par mois, soit 60 euros, et la fille qui travaille dans une institution catholique comme éducatrice en charge des tous petits, touche, elle, 300 boliviens par mois pour 12 heures de travail par jour !!!
Autre exemple: celui d´un papa que sa femme a récemment quitté pour aller vivre avec un autre homme. Il partage avec ses deux filles de 12 et 10 ans la petite cabane d´une seule pièce qu´il s´est construite à flanc de montagne; il n´y a bien sûr ni chemin d´accès viabilisé, ni accès à l´eau et à l´électricité dans la zone où il vit. Il loue au jour le jour ses services de charretier au marché, et il est absent de chez lui de 5h du matin à 8h du soir. Il gagne environ 600 boliviens par mois, mais sans aucune assurance en l´avenir. Ses filles se débrouillent toutes seules pour tout durant la journée. Nous les retrouvons le samedi au local du quartier. Ce sont comme ceux-là des dizaines de milliers de personnes, adultes, jeunes et enfants, qui vivent ainsi la précarité au quotidien !

Dans un autre domaine, nous vivons des heures difficiles au service diocésain de la pastorale des migrants: le contrat qui liait les volontaires au projet de développement financé par le gouvernement espagnol des Iles Baléares vient d´être rompu, semble-t-il, par les responsables du service national, après des mois de travail sans solde pour les partenaires boliviens dans les diocèses. Notre secrétaire a démissionné et nous avons dû embaucher ces jours-ci une nouvelle personne à mi-temps. Pour assurer le fonctionnement du service et des programmes en cours, en l´ absence de toute autre solution dans l´immédiat, j´assure donc le financement des différents postes pour les deux mois à venir. En conséquence, nous avons vécu ces dernières semaines de grandes tensions entre responsables et volontaires bénévoles.
La mise en place d´une équipe d´animation pastorale sur le nouveau territoire paroissiale n´est pas non plus de tout repos. Nous arrivons sur un terrain où les églises évangéliques (adventistes, témoins de Jéhovah.) sont bien présentes et poursuivent d´autres objectifs que ceux affichés par l´église catholique. J´ai pu mesurer ces dernières semaines l´influence que certains de leurs dirigeants tentent d´exercer par leur présence et leur action sur la population des quartiers. Il s´agit avant tout de se servir de ces populations pour s´autoriser par leur intermédiaire la défense d´intérêts étrangers et une certaine forme de déstabilisation politique. J´ai d´autre part vérifié, durant la semaine sainte, que pour les dirigeants de ces églises nous n´étions pas les bienvenus sur « leur territoire » ! Nous n’avons encore enfin à ce jour, aucune structure paroissiale à offrir à la population de ce nouveau territoire et il nous faut travailler sans attendre à ce projet et à son financement.

Enfin, je m´interroge quant à la volonté réelle des responsables de l´église diocésaine à être concrètement présents sur ces nouveaux terrains d´évangélisation. Il est dans notre cas plus facile de faire appel à du « personnel » ecclésial étranger, et pour la majorité d´entre eux à des religieux ou religieuses, que d´engager une réflexion pastorale diocésaine visant à plus de solidarité entre communautés paroissiales et chrétiens d´origine sociale et de sensibilité culturelle et politique différentes.
Les défis à relever en ces divers domaines me semblent donc aujourd´hui très grands: celui d´une authentique évangélisation dans le respect profond des personnes et de leur culture, celui d´un accès non discriminatoire pour les boliviens à l´éducation, à la santé, au travail, aux services publics, celui de la formation à une conscience citoyenne et chrétienne digne de ce nom capable d´intégrer les notions de respect, de service à la personne et de solidarité avec les plus pauvres (…).

Jacques DELORT*

(*Prêtre  Fidei Donum en Bolivie depuis bientôt un an et demie, chargé de la Pastorale des migrants auprès de l’évêché de Cochabamba)

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